Un café avec un ex-condamné à mort
ou le goût fort et amer de la liberté
mardi 19 mars 2019
arce qu’aujourd’hui je regarde le ciel avec insistance, parce que je ne supporte plus d’être enfermé, ni immobile, parce que je me dis que je vais encore lever le pied, et que ce ne sera pas le froid qui me figera, parce que je me dis qu’il faut aussi faire prendre l’air à de petits textes et souvenirs enfouis… alors voilà.
Poignée de mains à la solide paluche, veste chic de mouton retourné, gros ceinturon de cuir viril, beaux godillots de marche, si peu de mots semés. Il entre très vite dans l’appartement de façon furtive et souple comme un grand fauve.
Il est grand.
En fait non. Il me paraît comme tel. Imposant. Une carrure. Une présence tangible. Je ressens comme une force sourde, quelque chose de sauvage, d’indompté. Une inquiétude à peine canalisée. Une apparente tranquillité. Ce que je connais de lui modifie-t-il ma représentation ? Certainement. Il a tué un homme dans un cambriolage. Il a été condamné à mort. Puis gracié.
Et il est là, dans mon salon. J’ai même pas prévenu ma femme « chérie j’ai un condamné à mort dans le salon, qu’est-ce que je fais ? » La société ne retient que ça. Le gros-titre racoleur, l’étiquette réductrice, la définition couperet. Et moi, à l’époque, benêt dans mon confort rétréci, crétin moyen dopé aux titres sensationnalistes de la presse abrutissante, je crois ce qu’on me souffle devant les yeux. « La prison, ce n’est pas ce qu’il y a de plus dur. Le pire, c’est la sortie et il faut s’y préparer. »
Le pire c’est moi. Mon regard qui jauge, qui juge cet homme.
Qui l’étiquète encore condamné à mort pour mettre du piment dans ma vie de planqué, et encore dans le titre de cet article, comme il l’a fait lui-même dans le titre de son bouquin, pour faire venir les quidams, les bobos, les peureux, les braves gens, ceux qui comme des insectes volants s’approchent dangereusement de ceux qui brûlent de vie.
La prison, ce n’est pas ce qu’il y a de plus dur. Le pire, c’est la sortie et il faut s’y préparer.
Il est silencieux.
Sobre de mots. Il lâche des phrases courtes, à l’économie. Peu disert l’ex-taulard. Il ne regarde rien autour de lui. Ni personne. Et très vite il jette son regard bleu d’acier vers les fenêtres et le ciel. Et ne quitte plus le ciel des yeux. Dans le lointain. Un regard vide. Qui me paraît vide. Un regard qui se fond dans l’espace. Dans une cellule ça manque de ciel. Mais ce manque-là je ne le connais pas. Je ne l’imagine même pas. Il regarde le ciel et moi je le regarde.
Aujourd’hui je ferais comme lui. Je regarderais le ciel.
Il reste debout.
Il se campe dans le salon, avec comme un air de s’en foutre, l’air de ne pas être là, refuse de s’asseoir. Puis s’assied. Pas longtemps. Je le sens à la fois méditatif et turbulent intérieurement. Carol Saint-Guilain prend la parole. Elle l’accompagne, elle est son porte-parole, son lien avec l’extérieur bien-pensant, avec ceux qui sont dans les clous, les nantis, les brebis, les peureux. Petite femme vive et passionnée, sociologue, très impliquée. Il s’agissait de faire un site pour leur association, l’Aperi. J’admire aussi cette femme. Je m’interroge sur la nature de leurs liens véritables. Quels ressorts motivent les actions de cette jeune femme ? Qu’est-ce qui fait que l’on va se soucier de la réinsertion des détenus de longue durée, là où personne et surtout pas la société ne se soucie d’eux ?
J’ai reçu Jacques Lerouge début 2004. Ex-détenu (18 ans de prison), ex-condamné à mort, écrivain, conférencier, formateur, il a milité pour la réinsertion des détenus de longue durée. Deux ans après il sera tué, poignardé par un homme qui travaillait sur un chantier dont il avait la charge. Qui écopera lui-même de 18 ans de prison, fichue peine, contagieuse comme un virus.
Dans mes pérégrinations nomades treize ans après, suite à 9 ans passés dans un sous-sol sans fenêtres, éclairé aux néons, dont 5 ans en dépression sévère que j’ai souvent assimilée à une prison psychique, je me prends aujourd’hui à comprendre cet homme, de l’intérieur. Je connais à présent cette sensation d’enfermement, pas vraiment de la claustrophobie, mais la sensation d’un espace restreint, dans tous les cubes et toutes les boîtes où je séjourne de passage, qu’on appelle appartements, studios, ou maisons, ou encore bureaux (ne dit-on pas une boîte pour une entreprise !)… Maintenant je regarde le ciel, comme Jacques Lerouge.
Je comprends les regards des autres sur moi, qui ont changé, et cet appel du large, de l’espace, de l’air libre, cet envoûtement jouissif qui pousse à se dissoudre dans l’univers, comme un nuage dans le ciel, comme un sucre dans un grand café, avant d’être bu.
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Ancien condamné à mort, après 24 ans passés derrière les barreaux, après avoir été déclaré « ennemi public n° 1 », repassait quasiment chaque jour « les portes du pénitencier » pour aider des détenus, notamment les jeunes, à préparer leur sortie sans passer par la case récidive. Il en ressortait chaque soir, en homme libre, et retrouvait sa femme et ses deux fils, dans une existence apparemment banale comme il n’avait jamais osé en rêver. Pourtant, Jacques Lerouge, dix ans après sa libération, avouait qu’il ne serait jamais un homme tout à fait comme un autre… S’il ne remettait pas en cause la légitime « punition » que la société se doit d’infliger à un délinquant, il se battait en revanche pour qu’à la privation de liberté, on ne vienne pas ajouter l’humiliation, la destruction de la personne humaine… Tous ont à y gagner, les citoyens autant que les détenus : la récidive coûte si cher à la société…
En savoir plus sur l’histoire et la fin tragique de Jacques Lerouge.
temps de lecture 4 mn
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