9 mois de nomadisme
le bilan d’une étape
mardi 28 janvier 2018
oilà ça fait 9 mois1. Le temps d’une gestation humaine. Alors qu’il me faudrait au moins le temps d’une gestation de cétacé pour accoucher de moi. Sdf depuis 9 mois.
On dira nomade hein, c’est plus noble, plus racé, plus chic et branché, c’est moins connoté galère et précarité. Nomade on imagine les steppes de l’Asie Centrale, les yourtes d’hommes fiers dont les yeux très bridés épousent les vastes lignes d’horizon et s’y superposent traits sur traits. Sdf on imagine la crasse et la misère d’une vie rétrécie sur toutes les impasses les plus sombres. Les yeux embués qui buttent sur un mur souillé d’urine. En fonction du terme l’horizon change. L’éclairage aussi.
De même les tziganes jouent du violon comme des anges et dansent en féérie dans des habits fleuris, mais les roms, les gitans qui vivent sur des terrains vagues sont des voleurs de poules, des repris de justice sans foi ni loi. Il s’agit pourtant du même peuple. Seuls les jugements changent. Si on me retrouve mort dans mon camion derrière le château de Vincennes on parlera de la misère qui a encore frappé un sdf. Comme si la misère était une maladie, un coup du sort. Tout est question d’éclairage encore une fois. Les mots sont des loupiotes qu’on accroche aux choses et aux gens, pour en faire des récits, mais la réalité crue se passe de mots. Et c’est tant mieux. C’est elle que je vais chercher.
A un sdf on ne lui demande pas « alors ? Raconte-moi tes aventures extraordinaires ! » A moi si. Alors une bonne fois pour toutes : je ne suis pas un aventurier, et si par hasard s’offrent des aventures, elles ne sont pas extraordinaires.
Péripéties plutôt, imprévus toujours, retards, déconvenues, attentes, déceptions… Un passeport égaré à la frontière suisse, un appareil photo tombé dans un précipice, des retards d’avions, des annulations, des séjours annulés à Dubaï, à Alger, à Malaga, ou reportés, un fourgon au bord de l’agonie qui perd de l’huile comme vache qui pisse, des ouvriers d’usine crétins qui me prennent pour un espion, des douaniers suisses débiles qui me prennent pour un dealer martiniquais, des femmes qui me prennent pour un dealer d’ocytocine, des hommes qui me prennent pour un homme à femmes, on se raconte les histoires qu’on veut bien imaginer, des gens qui me demandent où j’habite, le comble de la dérision, qui me demandent si je suis de sang noir, eurasien, juif, ou arabe, je deviens l’étranger de passage, ma mère qui me traite de fou et d’insensé, oui il faut l’être un peu pour partir c’est vrai, peut-être encore plus pour ne jamais bouger, ma sœur qui me demande quand je vais enfin m’arrêter de voyager, des jeunes qui m’envient, ces amis de ma fille qui vont m’idéaliser comme un chevalier errant « il est incroyable ton père ! », les yeux plein d’étoiles, que je n’y ai pourtant pas mises, ben oui je prends la route là où d’autres prennent leur retraite, et là où s’arrêtent beaucoup de chemins commence le mien. Un jeune ami présomptueux me dira « Voyager, écrire, ce n’est pas la vraie vie. Atterris. » Comme si on pouvait me dire à moi ce qu’est la vraie vie ! Allez, allez, dis-moi, toi qui sais ! Moi je bouge trop pour savoir quelque chose de fixe et définitif. Chacun, chacune y va de ses peurs, de ses projections. Je deviens un écran de représentations mentales et de fantasmes. Je sais bien moi que je ne collectionne ni les papillons ni les papillonnages, ni les effeuillages, mais j’épingle bien dans mon herbier ces instants de solitude attentive et lucide, ces minutes denses qui figent de l’intensité, comme la lave qui hésite à redevenir pierre ponce, ces regards perdus qui rendent la perte de temps tangible, et cette sensation spéciale du temps propre à ceux qui se l’approprient librement.
Je crois que je souhaitais un chemin de gestation pour une transformation rapide, mais je ne sais pas trop ce que je voulais en fait. Je n’ai pas encore assez de recul pour voir ce qui change en moi. Je perçois juste quelques indices quand je me frotte aux autres. Je me dis alors « j’ai changé », je ne sais pas encore en quoi. Plus calme, plus philosophe, plus tolérant, plus perméable aux lois du changement. J’ai pris une sorte de hauteur où je vois s’agiter les vanités, les peurs, les espoirs, les rêves, les gens qui s’enivrent, qui fument, s’enfument, qui parlent fort, pour mieux couvrir le son de leurs propres pensées, quémandent de l’amour à corps et à cris… Je me dis que je ne suis pas le plus perdu même si je n’ai ni boussole ni carte, ni plan, ah si un super gps ! et si je sème mes projets superflus sur le bas côté des routes.
Ne rien prévoir sinon l’imprévisible, ne rien attendre sinon l’inattendu.
Christian Bobin
« Ne rien prévoir sinon l’imprévisible, ne rien attendre sinon l’inattendu » dit Christian Bobin. Prendre des décisions tous les jours, sortir de sa zone de confort, faire des choix, bouger, changer ou supprimer les routines, changer son horizon en permanence, amortir les imprévus, les déconvenues, les pannes, les retards, les frais, les détours, les attentes, les déceptions, les refus, la solitude, le froid, l’oubli, les abandons, les ruptures, le désamour.
Alors j’apprends la patience, le détachement, ni fataliste ni résigné. J’apprends à être heureux, dans l’impermanence de toute chose.
Post Scriptum
Ce témoignage parle visiblement au cœur des nomades. Il a été partagé plus de 70 fois sur Facebook, avec près de 400 commentaires, et 40 demandes de contact. J’espère qu’il inspirera encore de belles destinées errantes.
temps de lecture 6 mn
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