Les femmes et la bouffe
ou la complainte de l’abandonnique
lundi 29 janvier 2018
n petit texte très intime. J’ai hésité à le publier ici, même si l’intime recule avec moi, s’expose librement, l’habitude de l’analyse sans doute. Ce n’est pas que je n’ai pas de secrets, je suis juste un peu naturiste, pas exhibitionniste, la pensée se met à nu aussi, ou n’est pas pensée. La pensée frileuse ce n’est pas pour moi. Le jardin secret existe toujours cependant, le fait qu’il soit plus petit le rend d’autant plus précieux.
Le gros père du 2 c’est moi. Connu ainsi dans toute la maternité, comme une attraction. Un énorme bébé de près de 8 livres, sans plis, tout rond, tout lisse, serein comme un bouddha. Repu. Gavé à un pantagruélique placenta pendant des mois. Elles se sont donné rendez-vous là. Chambre 2. Les sages-femmes se repassent de bras en bras le marmot mafflu, en pétrissent avec émoi les cuissots potelés, en tâtent avec surprise le rond bedon rebondi, et s’égayent de ce dodu et bizarre phénomène, soupèsent le nourrisson replet.
« Si vous continuez comme ça cet enfant va devenir obèse ! » décrète le médecin à ma mère. Des années d’études le mec. Diagnostic. « La solution ? Ne plus lui donner à manger chaque fois qu’il le demande. Restreindre drastiquement les biberons et réguler les horaires des prises. » Bon sens. Ordonnance. De l’abondance à l’abstinence. « Pendant six jours on a réduit fortement le nombre de biberons. Tu as beaucoup pleuré dans la pièce où l’on t’avait enfermé, pour étouffer les hurlements. On ne pouvait plus te prendre dans les bras, tu étais déchaîné. » raconte ma mère. Docilité. Traitement. « C’était horrible. Et très dur pour ton père et moi. Mais on a tenu bon. Tu as résisté beaucoup plus longtemps que prévu. » Lutte gagnée. Fierté. Résultats.
Au bout de six jours je ne pleurais plus. Maté. Résigné. J’eus droit aux bras à nouveau. J’ai mis longtemps à sourire encore après ça. Je n’ai jamais appelé ma mère « maman ». Après cet épisode c’est ma grand-mère qui s’occupa de moi. Avec elle je retrouvai la confiance : bras et câlins à volonté, nourriture sans restrictions. Une confiance mâtinée de méfiance. Il y a un risque mortel à aimer.
Par la suite je fus toujours connu comme étonnamment gourmand. Je finissais les petits pots de ma sœur, léchais toutes mes assiettes, finissais tous les plats (mon ex-épouse me surnommait « poubelle de table ». Enfant je multipliais les indigestions, mangeant jusqu’à satiété certains plats dont je raffolais. Un ami remarque un jour « c’est drôle, tu manges comme si on allait te retirer la nourriture de la bouche ! »
J’apprends à maîtriser mes fringales, m’entraîne aux jeûnes longs et à diverses ascèses et privations. Je jongle un peu avec les kilos en plus ou en moins façon yoyo. Je gère mon alimentation à l’instinct provoquant une fois de plus l’inquiétude de ma mère qui consulte encore le médecin. Pas le même. Je ne serai jamais obèse. J’apprends à me priver. De tout. De nourriture, mais aussi d’air, de chaleur, de vue, de contact physique, de sexe… A dix ans j’explore tout. Je m’entraîne à l’apnée. À rester assis nu sur le balcon par -10°C, à marcher toute une journée les yeux bandés… A treize ans je me mets au yoga et découvre la maîtrise de mon corps, de mes émotions. J’apprends à devenir seul maître de mes privations. La frustration est récupérée comme une épreuve initiatique, une occasion de grandir en force.
Ma mère disait « on ne peut séduire Renaud que par le ventre. Sa femme devra être cuisinière ». Ce ne fût pas le cas. Toutes les prédictions maternelles tombent à l’eau. Je ne crois plus aux oracles, et m’efforcerai même de les rendre caducs, de les faire mentir.
Je n’ai jamais pu dire « ma femme ». J’ai cru à un rejet idéologique de tout esprit de propriétaire sur un autre être humain. Je n’ai jamais pu garder mon alliance au doigt.
Je sais maintenant que j’entends « m’affame » avec une sourde terreur, et une méfiance sans nom.
Il y a un risque mortel à aimer.
« Tu es un immense abandonnique » dira une amoureuse psy. « Laisse-toi aider. Essaie d’être heureux. » À ma première rencontre avec elle j’ai failli venir avec ma lettre de rupture, anticipant ainsi la perte inhérente à toute relation forte qui se noue. Par la suite je venais avec mes propres provisions remplir son frigo vide ou négligé.
Pour palier à toute éventualité de famine je planque des provisions un peu partout, je fais la cuisine si ma compagne est inapte aux fourneaux. Je m’évertuerai aussi à être le meilleur amant qu’elle ait connu, en étant un révélateur, un initiateur, de façon qu’elle ne me quitte jamais, ou qu’elle ne m’oublie jamais, être celui qui restera dans sa mémoire, autre façon de n’être point quitté.
Et puis au moindre sentiment de rejet ou d’abandon, à la moindre scène, je vais mettre les voiles, préparer ma valise en dix minutes et quitter la femme que j’aime pour éviter qu’elle ne me quitte. En décidant de ma souffrance je souffre moins que d’une souffrance décidée par elle. Je ne fais jamais le deuil. J’aime toujours la femme quittée, qui vient rejoindre dans mon triste camp de l’impossible oubli le rang des femmes que j’ai aimées, et que j’aimerai à jamais.
en savoir plus
Le vécu abandonnique (ou « syndrome d’abandon ») est à l’origine d’une détresse psychologique intense ressentie en cas de sentiment d’abandon. Il est vécu le plus souvent dans l’enfance mais se poursuit à l’âge adulte avec des conséquences sur les relations sociales de la personne. Une rupture amoureuse ou amicale, une perte ou une enfance difficile peuvent faire vivre à la personne un sentiment intense d’insécurité et de souffrance. Lire la suite ►
temps de lecture 4 mn
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